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III LE DÉFI DE LA RÉALISATION DE LA STABILITÉ MACROÉCONOMIQUE EN AFRIQUE

Editor(s):
Michel Dessart, and Roland Ubogu
Published Date:
October 2001
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Goodall E. Gondwe

Directeur, Département Afrique, FMI

En ma qualité de président de cette session, je vais vous faire un aveu. J’ignore le contenu de l’intervention de chaque membre du panel, mais ce que je sais, c’est que nous n’aurions pu trouver des personnalités plus éminentes pour aborder cette très importante question en ces moments critiques.

Le thème “Défi de la réalisation de la stabilité macroéconomique en Afrique” vient à son heure, car, comme l’a dit M. Camdessus, la Banque mondiale et le FMI vont changer l’orientation de leurs politiques afin d’accorder la priorité à la réduction de la pauvreté. Nous entendons mettre la pauvreté, en tant que thème, au centre de nos préoccupations. Jusqu’ici, nous avons mis l’accent sur les questions relatives à la croissance—la priorité étant accordée à la stabilité macroéconomique—et nous pensons que, dans une large mesure, le FMI a déployé des efforts remarquables à cet égard.

De mon point de vue, il est extrêmement important de remarquer que, tandis que dans les années 80 nous nous attachions à convaincre les gouvernements de l’importance de la stabilité macroéconomique, la situation a désormais entièrement changé. Il y a une semaine, j’étais en compagnie du Président de la Tanzanie et du Gouverneur de la Banque centrale de Tanzanie, à l’occasion des obsèques du Président Nyerere. Le Président était très préoccupé par le fait que le taux de change ne s’était pas suffisamment déprécié et il souhaitait obtenir une explication du Gouverneur. Il s’agit là d’un signe patent de retournement de situation par rapport aux années 80, époque où un chef de mission en Tanzanie a échappé de peu à la déportation pour avoir préconisé la dévaluation de la monnaie nationale. C’est dire qu’un retournement total de situation est intervenu en Afrique. A présent, la question qui se pose est de savoir dans quel domaine et quelle importance nous attachons aux questions de stabilité macroéconomique, maintenant que nous allons nous pencher davantage sur les questions de pauvreté.

Cette question, à laquelle réfléchissent tant le FMI que la Banque mondiale et toutes les autres institutions, notamment la Banque africaine de développement, se pose à un moment critique. Certes, il faut mettre l’accent sur la pauvreté. Mais qu’adviendra-t-il de la stabilité macroéconomique qui constitue un outil extrêmement important de la lutte contre la pauvreté?

Kwesi Botchwey

Directeur, Centre Africain de l’Institut de Harvard pour le Développement International

Je voudrais remercier la BAD, la Banque mondiale et le FMI de m’avoir invité à participer à ce séminaire inaugural de l’Institut multilatéral d’Afrique. Cet Institut est appelé à jouer un rôle primordial dans le renforcement des fondements techniques de l’élaboration et de l’analyse des politiques économiques sur le continent. Je suis convaincu que son implantation ici, à Abidjan, lui permettra de mieux répondre aux questions spécifiques et particulières de la gestion économique en Afrique. Il devrait contribuer également au renforcement du rôle de la BAD en matière de promotion de la stabilité macroéconomique sur le continent, par l’intensification des échanges entre le personnel de la Banque chargé des opérations et les cadres de ses pays emprunteurs, responsables de la conception et de la gestion des politiques monétaires et budgétaires.

Il existe une littérature fort abondante sur le redressement notable de la situation macroéconomique en Afrique subsaharienne, qui s’est traduite par une amélioration de la performance économique, comme en témoignent le taux de croissance moyen du PIB réel, le taux d’inflation annuel et les déficits des comptes courants et des balances des paiements. Tout semble indiquer que l’effritement de la part de l’Afrique dans les échanges mondiaux s’est ralenti, ce qui signifie que les exportations des pays africains sont de plus en plus compétitives. Bien que le ralentissement général de la croissance mondiale en 1998 ne traduise pas un renversement de la tendance à la reprise amorcée au milieu des années 90—en effet, de nombreux pays, notamment la Côte d’Ivoire, ont enregistré une forte croissance en 1998 malgré la baisse des cours des produits de base—il témoigne de la fragilité de la reprise.

D’une manière générale, la situation économique et sociale de l’Afrique est préoccupante. En effet, environ 40% des 600 millions d’habitants que compte l’Afrique subsaharienne vivent en dessous du seuil de pauvreté, l’écart de pauvreté sur le continent étant sans conteste le plus élevé au monde, laissant 43% de la population sans accès à l’eau potable.

Comme la littérature récente a commencé à le reconnaître, les causes de la faible croissance du continent sont à la fois nombreuses et complexes. Néanmoins, les poussées épisodiques de croissance relativement fortes—bien qu’irrégulières—y compris la reprise du milieu des années 90, indiquent qu’un retournement de tendance est possible. En effet, les autres régions du monde ont pu accomplir des progrès à partir de niveaux de revenus et de pauvreté similaires à ceux de l’Afrique d’aujourd’hui. Pour sortir le continent de sa situation actuelle, il importe d’avoir un agenda de politiques et de mesures susceptibles d’influer systématiquement sur les perspectives de développement à long terme du continent. A cet égard, la stabilité du cadre macroéconomique constitue une condition sine qua non, bien qu’insuffisante, de la réussite. Par ailleurs, la stabilité du cadre macroéconomique nécessite la mise en oeuvre efficace et durable de politiques appropriées.

La littérature a identifié au moins trois domaines qui appellent des réformes de politiques concertées et qui concernent tant les questions macroéconomiques que structurelles. Ces trois domaines sont:

  • Le coût élevé des transactions, imputable notamment aux systèmes administratifs et réglementaires et au coût élevé des télécommunications et des transports. Le ratio des prix à l’importation CAF/FOB, qui constitue une mesure pratique du coût du transport des importations, est plus élevé en Afrique que partout ailleurs dans le monde. L’énergie constitue souvent une autre contrainte. De récentes études ont montré que, dans un pays comme l’Ouganda, le coût des groupes électrogènes représente plus du tiers de la formation de capital total des entreprises. Les contraintes liées aux infrastructures physiques et aux compétences ont une incidence négative sur la productivité du capital privé et sur la compétitivité générale dans de nombreux pays.
  • La faiblesse du niveau de l’épargne intérieure, aggravée par la trop grande dépendance vis-à-vis de l’aide et par une quasi complète marginalisation vis-à-vis de l’univers croissant des flux de capitaux privés.
  • Les déficits budgétaires qui ont été réduits de façon substantielle, mais dont l’évolution générale pourrait être trompeuse, dans la mesure où il se peut qu’elle ne reflète pas la totalité du volume des prêts garantis par l’Etat et des autres passifs. Par ailleurs, dans de nombreux pays, la réalisation de l’équilibre budgétaire s’est faite au détriment des dépenses sociales et de la rentabilité des entreprises.

Cette longue liste de questions non réglées appelle des changements au niveau de l’environnement extérieur, notamment dans le cadre de la coopération du développement. Mais ce qui est plus important eu égard aux objectifs du présent séminaire, c’est qu’elle appelle aussi des changements en ce qui concerne le renforcement et la conservation des capacités. Ceci témoigne également de l’importance de l’appropriation au niveau national des décisions et de la gestion de l’économie dans les pays africains. Permettez-moi de vous soumettre quelques réflexions sur ces questions et aussi de lancer un appel.

A l’orée du 21ème siècle, l’Afrique doit faire face à des défis encore plus redoutables que ceux du début du 20ème siècle. Pour ce faire—et je pense que cela est possible—les intellectuels et les hommes de sciences, ainsi que les décideurs africains sont appelés à prendre des engagements et à assurer le leadership du processus d’élaboration des politiques et de la gestion de l’économie. Aujourd’hui, la plus grande de nos préoccupations est la perte du contrôle de l’élaboration des politiques et de la gestion du processus de développement. Nous avons perdu le contrôle, non pas tant au profit du Fonds monétaire international, mais plutôt de la communauté internationale des bailleurs de fonds et des institutions qu’elle contrôle. L’accent mis récemment sur l’allégement de la pauvreté constitue, dans une certaine mesure, une manifestation de cette perte de contrôle. D’une manière générale, la communauté internationale a retenu la réduction de la pauvreté comme objectif d’ici 2015 et a décidé, en outre, que les économies réalisées au titre de l’Initiative renforcée de l’allégement de la dette de Cologne devraient être consacrées à l’éducation et à la santé, indépendamment des priorités réelles dictées par la situation au niveau national.

Il s’ensuit que l’accent mis sur la pauvreté—et qui est sans aucun doute justifié—risque de servir de prétexte à la fixation d’objectifs mécaniques pour les dépenses sociales et—ce qui est encore plus préoccupant—de détourner la réflexion de l’élaboration des stratégies de croissance visant à assurer une croissance génératrice d’emplois. La dépendance de l’aide et le fardeau de la dette extérieure et, dans certains cas, intérieure rendent la plupart de nos économies extrêmement fragiles. Les pressions exercées sur les capacités locales en raison des exigences en matière de compte rendu et de comptabilité des bailleurs de fonds, ainsi que les incertitudes inhérentes aux méthodes de décaissement de l’aide peuvent, comme chaque ministre des finances le sait, engendrer de graves perturbations. Pardessus tout, ces pressions ont pour effet de concentrer en général l’attention et le temps des décideurs et du personnel d’appui technique sur les problèmes de gestion à court terme, ne laissant que très peu de temps et de place pour la pensée stratégique.

Désormais, la plupart des analystes comprennent que la transformation structurelle est encore plus urgente dans la phase actuelle du développement de l’Afrique, compte tenu des défis que posent l’urbanisation rapide et les taux élevés d’accroissement de la population. Aussi devons-nous renforcer les capacités de gestion macroéconomique et de gestion des chocs extérieurs, et concevoir des stratégies de développement créatives. A présent, permettezmoi d’aborder brièvement quelques questions connexes.

Formation

Il existe un certain nombre d’institutions qui assurent déjà la formation des cadres dans le domaine de la gestion économique et financière. Au rang de celles-ci figurent l’Institut ouest-africain de gestion financière et économique (WAIFEM), l’Institut de gestion macroéconomique et financière (MEFMI), l’Institut du FMI et l’Institut de la Banque mondiale. Toutes ces institutions sont également au service du continent. Mais elles ne peuvent satisfaire, à elles seules, les besoins en capacités des 48 pays d’Afrique subsaharienne. En définitive, la solution du problème de formation des gestionnaires de l’économie réside dans la capacité des pays eux-mêmes à reproduire constamment ces compétences à travers leurs universités et institutions d’enseignement supérieur. A cet égard, il est important de reconnaître et de s’attaquer sans plus tarder à la crise actuelle des universités africaines qui a conduit, dans certains cas, à accepter de nouveaux étudiants avec des décalages de plus de cinq ans. La première génération des réformes de l’éducation de la Banque mondiale et les restrictions des bailleurs de fonds relatives à l’utilisation des ressources de l’aide pour le financement des dépenses renouvelables ou pour tout autre volet de l’enseignement supérieur, ont contribué à cette crise en introduisant une fausse opposition entre l’éducation de base et l’enseignement supérieur. Ce n’est certainement pas le lieu d’aborder ces questions de façon détaillée. Mais, à mon avis, il convient de souligner que l’on ne peut résoudre les problèmes de capacités de l’Afrique, en général, et de gestion de l’économie, en particulier, sans surmonter au préalable cette crise et ses conséquences sur les facultés d’économie et de gestion. L’IMA peut apporter une contribution à cet égard, notamment par le travail en réseau avec les universités africaines, la création d’opportunités permettant aux enseignants des facultés de sciences économiques d’acquérir les compétences et les connaissances nécessaires, et par la collaboration avec les institutions de formation au niveau local. Les programmes d’enseignement à distance devraient, à mon sens, recevoir la plus grande priorité, car le manque d’accès et la marginalisation par rapport à la révolution de la technologie de l’information et de la communication constituent souvent les problèmes à résoudre.

Stimulants

Les stimulants constituent un épineux problème, compte tenu des difficultés financières auxquelles les pays africains sont généralement confrontés. Cette situation est exacerbée par la mondialisation et la facilité avec laquelle les compétences du personnel qualifié se vendent désormais. La solution ne consiste pas à donner à notre personnel une formation au rabais comme d’aucuns l’ont suggéré. Au contraire, il s’agit de reproduire constamment les compétences nécessaires dans nos institutions de formation et de créer un cadre permettant de les retenir. De toute évidence, un tel cadre doit prendre en compte la question des mesures incitatives d’ordre financier. Toutefois, il doit intégrer également des éléments aussi importants que le caractère attractif du cadre de travail, notamment l’informatisation et l’accès à l’information et au savoir universel. Enfin, il faut créer un environnement politique dénué de malveillance et d’aggressivité et qui récompense l’excellence.

Réforme de l’assistance technique classique

Il va sans dire que l’amélioration et le maintien des capacités d’analyse économique et financière nécessiteront une augmentation du volume des ressources. Bien que la responsabilité première incombe aux pays euxmêmes, la communauté des bailleurs de fonds doit aider, de toute urgence, à procéder à la réforme des programmes d’assistance technique classique qui, en définitive, recyclent les fonds et imposent à l’Afrique des frais de consultants élevés. Selon des études faites par la Banque mondiale, les bailleurs defonds consacrent environ 4 milliards de dollars par an à quelque 100.000 consultants rien qu’en Afrique. De toute évidence, ce n’est pas la manière la plus efficace de satisfaire les besoins de capacités de l’Afrique.

Je voudrais lancer un appel. Si l’IMA doit entrer en lice avec l’Institut du FMI, l’Institut de la Banque mondiale et les nombreux organismes régionaux qui assurent également la formation des cadres pour la gestion économique et financière, il est vital de rationnaliser ses relations avec ces institutions. Il serait particulièrement important de mettre tout en oeuvre afin qu’il devienne une institution africaine à part entière, compétente et capable de répondre efficacement aux besoins de l’Afrique, dans la mesure où il sera mieux placé pour comprendre les spécificités de la situation des pays africains, et d’éviter d’être en permanence une pâle caricature des instituts du FMI et de la Banque mondiale.

Pour conclure, je dirais que les questions de la transformation structurelle sont plus que jamais vitales pour la réalisation de la stabilité macroéconomique en Afrique au cours des années à venir. Les institutions de formation en matière d’analyse et de gestion de l’économie en Afrique doivent s’attacher à produire et à reproduire les compétences nécessaires afin de relever ce défi. L’IMA sera appelé à apporter une contribution essentielle à cet égard. Celle-ci sera d’autant plus efficace qu’elle renforcera, en définitive, les capacités de formation du continent lui-même.

Mamoudou Touré

Ancien Ministre des Finances du Sénégal, Ancien Directeur du Département Afrique du Fonds monétaire international

Depuis plus de deux décennies, la majorité des pays africains ont mis en route des politiques de stabilisation et des programmes d’ajustement structurel. Même si certains programmes ont été couronnés de succès à un moment ou à un autre—avec souvent des cas de rechute—il n’en demeure pas moins que bien d’autres, avec de plus en plus de succès, devront poursuivre la mise en oeuvre de ces programmes au cours du troisième millénaire.

La stabilité macroéconomique, qui constitue un préalable au développement économique et social durable, pénètre la culture des dirigeants et des sociétés africaines, frayant la voie à l’avènement de la révolution silencieuse qui propulsera beaucoup d’entre eux au statut tant convoité de pays émergents. Pour atteindre ce stade, voire le dépasser, bien des efforts restent à faire, bien d’obstacles restent à franchir dans un monde unifié, en mutation rapide et profonde et impitoyable pour les faibles et les démunis. Mais que l’on soit grand ou petit, fort ou faible, la stabilité au sens large du terme est un préalable à la réussite. Dans le domaine qui nous intéresse, on ne saurait atteindre ni maintenir la stabilité macroéconomique sans la paix et la sécurité.

Dans le cadre du présent exposé, j’aborderai d’abord la question de l’importance et de l’utilité de la réalisation et du maintien de la stabilité macroéconomique, puis les stratégies et instruments de cette politique. Ensuite, nous passerons en revue quelques effets secondaires, notamment de la phase de stabilisation, et les moyens de les circonscrire. Nous évoquerons, avant de conclure, les conditions de l’environnement intérieur et extérieur, ainsi que les réformes structurelles qui accompagnent les mesures d’ordre macroéconomique pour en assurer la réussite.

Importance et opportunité de la réalisation et du maintien de la stabilité macroéconomique

Un cadre macroéconomique stable, propre à promouvoir une croissance économique soutenue et harmonieuse dans un contexte de stabilité des prix, de stabilité sociale et de plein emploi, constitue avant tout une opportunité fort attrayante pour les investisseurs tant nationaux qu’étrangers qui peuvent ainsi faire des projections à long terme et élaborer des plans d’investissement. La stabilité des finances publiques et de la monnaie favorise incontestablement la formation de l’épargne privée et publique, et contribue au renforcement de la confiance des opérateurs économiques.

Les nombreux exemples d’économies déstabilisées par la flambée irrésistible des prix, les déficits insoutenables du compte courant, l’épuisement des réserves en devises, l’effondrement du taux de change, toutes choses qui engendrent en définitive des troubles sociaux et la déconfiture politique, attestent de l’importance de la stabilité macroéconomique.

Ainsi présentée, la stabilité macroéconomique ne constitue nullement une exigence pour les seuls pays en développement. Elle l’est tout autant—et peut-être même davantage—pour les pays industriels. Elle ne se limite pas non plus aux périodes de redressement ou de stabilisation. Elle appelle, en fait, une vigilance constante en vue de surveiller l’évolution économique et sociale des pays et de prendre les mesures qui s’imposent pour prévenir les déséquilibres dont les symptômes sont facilement identifiables à l’aide des tableaux de bord dont disposent la plupart des économies modernes.

Si le principe et le rôle de la stabilité macroéconomique revêtent un caractère universel, les instruments ou, plus exactement, leur combinaison dans le cadre des stratégies élaborées par les autorités, peuvent varier en fonction des caractéristiques intrinsèques des systèmes et des structures économiques concernés, ainsi que des facteurs qui sont à l’origine du déséquilibre des grands agrégats.

Stratégies et instruments de la stabilité macroéconomique en Afrique

La plupart des économies africaines sont encore tributaires d’externalités qui échappent au contrôle des autorités, notamment les conditions climatiques, les fluctuations soudaines des termes de l’échange et des cours des matières premières que ces pays exportent. Certes, les conséquences à long terme de ces facteurs ne sont pas à écarter complètement, notamment en ce qui concerne le comportement agressif à l’égard de l’environnement, ainsi que l’absence ou l’échec de politiques de diversification. Il n’en demeure pas moins qu’à court et moyen termes, il s’agit de facteurs exogènes qui sont indépendants de la volonté des autorités, même s’il leur appartient de prendre les mesures correctives, voire préventives, qui s’imposent.

Par ailleurs, à la différence des pays développés, la fluidité des courants économiques et financiers internes, leurs points de relais et de transmission et l’organisation sociale des pays africains souffrent de goulots d’étranglement, de carences institutionnelles et de différences d’ordre socioculturel.

Quel est l’impact de la stabilité macroéconomique sur la stratégie et les instruments? Quel est, dans ce contexte, le rôle des politiques budgétaires et monétaires? Face aux situations de crise aiguë survenues soit de façon inopinée soit suite aux déséquilibres cumulés restés longtemps sans solution ou mal résolus, la tentation est très forte—et bien de gouvernements y ont succombé—de recourir à l’arsenal des mesures administratives répressives et à d’autres contraintes étatiques qui accentuent souvent le dysfonctionnement de l’appareil économique et social.

En cas de crise grave provoquée par une série de causes interdépendantes qui se renforcent mutuellement, le premier souci devrait être de mettre un terme à cette spirale destructrice. En d’autres termes, il faut administrer un traitement de choc, du moins pendant toute la phase de stabilisation si on la veut courte et efficace. A ce stade, toute approche graduelle ne ferait qu’aggraver la situation, compte tenu des corrélations quiexistent entre les phénomènes à travers lesquels la crise se manifeste d’une manière générale: graves déficits budgétaires, explosion du crédit intérieur et de la masse monétaire, déficit insoutenable du compte courant extérieur et déstabilisation du taux de change. Le cas échéant, le coup d’arrêt décisif à cette spirale doit être donné par la mise en place d’un taux de change dûment ajusté, combiné avec les autres instruments de gestion de la demande mondiale.

En Afrique, la politique budgétaire constitue la clé de voûte de l’ajustement, même si la politique monétaire joue un role de plus en plus appréciable, à mesure que des progrès sont accomplis dans le domaine des réformes structurelles. En termes simples, il s’agit de ne pas dépenser plus que ce que l’on gagne. Il faut donc commencer par assainir les finances publiques par l’élimination des déficits. On imagine aisément que cela comporte deux volets: les recettes et les dépenses. Il convient de réduire les dernières et d’augmenter les premières, dans une proportion qui prenne en compte la situation spécifique de chaque pays et la genèse intrinsèque de la crise qui l’affecte.

Mais comment y parvenir? En ce qui concerne les finances publiques, il ne faudrait pas perdre de vue que l’équilibre budgétaire n’est pas synonyme d’égalité absolue, voire d’identité comptable entre recettes et dépenses, mais qu’il s’agit plutôt d’un déficit susceptible d’être financé par des moyens non inflationnistes et qui, par ailleurs, n’engendre pas un endettement insupportable. Cette observation une fois faite, on peut dire que la maîtrise qualitative et quantitative des dépenses semble être le talon d’Achille de la stabilité macroéconomique.

Les dépenses courantes des budgets, qui représentent déjà près de 20 à 25% du PIB, sont absorbées, dans une large mesure, par la rubrique “traitements et salaires”. A y regarder de plus près, on constate souvent que le problème se situe davantage au niveau des effectifs pléthoriques que des salaires réels. La logique qui s’impose dès lors, dans les efforts de réduction de la masse salariale, est celle de la compression des effectifs dans les secteurs public et parapublic. Faute de quoi, il s’ensuit l’érosion des salaires réels avec son cortège de conséquences économiques et sociales.

Des enquêtes menées dans un certain nombre de pays pour vérifier le bien-fondé des salaires payés ont montré qu’il existe parfois beaucoup de salaires fictifs ou qui sont versés à des agents qui ont définitivement quitté leur emploi depuis plusieurs années ou sont tout simplement décédés. Cependant, même après l’élimination de toutes ces anomalies, il reste encore des coupes à opérer. Les catégories de dépenses non productives ou qui engendrent des distorsions économiques seront les premières visées, car, même sans ajustement, elles ne se justifient pas. Dans bien des pays, les dépenses militaires appellent des ajustements substantiels. La réduction et/ou la suppression des dépenses de transfert, en particulier les subventions à la consommation, doit faire l’objet d’une attention particulière, dans la mesure où certaines de ces dépenses concernent les couches les plus vulnérables de la population.

Enfin, avec l’accroissement de l’endettement extérieur des pays, la composante “paiement des intérêts” dans les dépenses courantes absorbe une part non négligeable des ressources en dépit des nombreux rééchelonnements de la dette. A cet égard, je pense qu’une réduction substantielle, voire une annulation de la dette serait indiquée dans certains cas.

Quant au volet “revenus”, il convient de souligner que, dans beaucoup de pays, le ratio recettes fiscales/PIB est inférieur à la moyenne des pays en développement et appelle donc des améliorations. L’augmentation des recettes fiscales, pour atteindre un pourcentage raisonnable du PIB, grâce à une combinaison de mesures dans différents domaines, pourrait accroître sensiblement la marge de manoeuvre des autorités en ce qui concerne la mise en oeuvre de leur politique économique en vue de rétablir et de maintenir la stabilité macroéconomique.

Aussi, l’existence de deux secteurs, l’un officiel, l’autre informel, dont la contribution aux recettes budgétaires est inégale, constitue-t-elle un facteur qui, pour peu qu’elle soit prise en compte de façon adéquate, pourrait favoriser l’élargissement de l’assiette fiscale. Il s’agit, pour l’essentiel, d’amener le secteur informel à faire preuve de plus de transparence dans ses relations avec le fisc, avec toute la prudence que cela requiert. Le renforcement de la capacité de gestion des administrations chargées du recouvrement constitue un autre domaine où il convient d’agir, bien que cela puisse prendre du temps. Entre-temps, la coopération avec le secteur informel, pourvu qu’elle soit bien ciblée, permet d’accroître, dans une large mesure, les recettes fiscales.

L’existence en Afrique de nombreuses exonérations généralisées dans le cadre de politiques dont l’objectif consiste apparemment à attirer les investissements, et d’autres encore plus spécifiques accordées de façon arbitraire, limite considérablement le champ d’application des impôts et taxes. Le démantèlement ou la rationalisation de ces systèmes et pratiques permettrait à l’Etat d’accroître ses recettes.

Effets secondaires des mesures d’accompagnement

Plus haut, nous avons affirmé, peut-être de façon un peu naïve, qu’il faut tout simplement éviter de dépenser plus que ce que l’on gagne. La simplicité réside davantage dans le concept que dans la pratique, car il ne suffit pas, pour les autorités responsables des politiques d’ajustement, de manipuler les chiffres et les rapports de statistiques. En outre, il est important de souligner qu’il existe des agents économiques, des ménages, des entreprises, différentes catégories socioprofessionnelles, bref une société structurée dont l’amélioration des conditions de vie constitue l’objectif ultime des activités socioéconomiques. C’est la raison pour laquelle, même dans une thérapie de choc rendue nécessaire par les circonstances pendant la phase de stabilisation, il faut recourir à l’utilisation des instruments de gestion de la demande globale avec précaution.

Le maintien de la qualité des dépenses nécessite, à son tour, le maintien des affectations budgétaires aux différents secteurs qui contribuent à la croissance à long terme, notamment la santé, l’éducation et les infrastructures de base. En prenant les décisions relatives aux mesures à prendre pour rétablir l’équilibre des grands agrégats, il va sans dire que, sans des mesures d’accompagnement spécifiques, on court le risque de réduire de façon substantielle les niveaux de vie, notamment celui des couches les plus pauvres. Car, après tout, il s’agit de ramener l’excédent de la demande globale à un niveau compatible avec les capacités de production réelles et les possibilités de financement extérieur normal, et de contenir dans le même temps les poussées inflationnistes afin de créer les conditions propices au retour à une croissance réelle durable.

La compression des effectifs, la réduction de la masse salariale, la suppression des subventions, la hausse subséquente des prix, surtout ceux des denrées alimentaires et de première nécessité, et le resserrement du crédit ont pour effet quasi immédiat de réduire le niveau réel des revenus. Le processus de redistribution dépend, dans une large mesure, des secteurs censés supporter le poids des réductions. En tout état de cause, l’intégration de filets de sécurité sociale dans les stratégies d’ajustement peut favoriser une répartition plus équitable du poids de cet ajustement. Ainsi, bien que nécessaire, la stabilité macroéconomique seule ne suffit pas à rétablir la croissance durable de l’économie. A mon sens, c’est à ce niveau qu’il convient de faire appel à l’ajustement structurel et à la stratégie de l’approche graduelle qui prennent alors tout leur sens. Il s’agit de rendre l’environnement intérieur plus souple, propice, sensible aux stimulants créés par des instruments tels que les taux d’intérêt, les réserves obligatoires, l’achat et la vente des bons et obligations du Trésor et les autres instruments de politique économique permettant d’accroître l’efficacité, d’améliorer l’affectation des ressources et d’augmenter la capacité de production de l’ensemble de l’économie.

En effet, plusieurs réformes ont été mises en chantier. Parmi celles-ci, on pourrait citer la réhabilitation du secteur bancaire, qui a été entreprise dans plusieurs pays. Cette réorganisation facilite le contrôle de la politique monétaire en vue d’atteindre les objectifs fixés, ainsi que le développement de l’intermédiation financière. Dans le même temps, il faudrait réhabiliter les entreprises publiques par la réorganisation ou, le plus souvent lorsqu’il s’agit d’entreprises commerciales, par la privatisation.

Les réformes internes seules s’avèrent insuffisantes si l’environnement international lui-même n’est pas stable. Après une période de perturbations, le rétablissement rapide et la durabilité de la stabilité macroéconomique, qui dépendent de l’environnement intérieur tel qu’indiqué plus haut, est également tributaire de l’environnement extérieur, en particulier dans les pays en développement et singulièrement dans les pays africains. En effet, la conduite par les grandes puissances de politiques macroéconomiques appropriées, en matière de prix, de taux de change et d’ajustement des finances publiques, constitue un facteur primordial de stabilité pour les pays en développement. Les grandes puissances devraient adopter une politique économique susceptible d’assurer une croissance suffisante et durable de l’économie mondiale. En particulier, elles devraient joindre l’acte à la parole, en d’autres termes garantir l’entrée libre et sans restriction aucune des produits africains sur leurs marchés.

Il appartient aux institutions financières internationales et, en particulier, au Fonds monétaire international dans le cadre de son rôle de supervision, d’assurer le suivi des politiques économiques des pays membres, notamment des plus endettés d’entre eux.

En somme, il s’agit, d’une manière générale, de questions de stabilisation et de déréglementation, c’est-à-dire de la suppression du système de contrôle des prix et de la levée des autres obstacles qui freinent les forces du marché. De l’avis de certains économistes, il faut établir un ordre de priorité pour la mise en oeuvre de cette stratégie. Par exemple, commencer par résorber le déficit budgétaire, puis entreprendre la réforme du marché du travail, et enfin libéraliser le marché intérieur des biens et services, ainsi que les comptes de paiement et de transfert au titre des transactions internationales. Quoi qu’il en soit, la réduction du déficit budgétaire constitue un impératif. L’ordre des autres étapes et le caractère simultané de certaines d’entre elles dépendent des situations respectives des pays et leur mise en oeuvre nécessitera probablement une approche graduelle.

Nous venons de mettre en évidence l’importance de la stabilité macroéconomique, en tant que préalable à une croissance soutenue, et la nécessité d’entreprendre des réformes structurelles et constitutionnelles, rendues encore plus nécessaires par le phénomène de la mondialisation. Il est aisé de comprendre que l’ajustement structurel, qui a une incidence directe sur le bien-être des populations, par le truchement de la stabilisation des bases et des structures, appelle des sacrifices importants de la part de chacun. Mais, pour être efficace et crédible, l’exemple doit venir d’en haut, en particulier à travers la réduction du train de vie de l’Etat et la transparence dans la mise en oeuvre de ses politiques.

Plutôt que de dresser un “barrage de plaintes et de récriminations acerbes au sujet du passé”, et d’entonner un “choeur de voeux pieux concernant l’avenir”, les pays africains feraient mieux de prendre en mains leur destin et de mettre au point leurs propres programmes qui, une fois élaborés, seraient naturellement les leurs. Ensuite, il faudra nécessairement engager des négociations avec les partenaires et les institutions extérieurs qui continueront, pour l’essentiel, d’être les garants du financement et de la crédibilité extérieurs.

Le thème populaire de cette fin de siècle, en l’occurrence l’allégement de la pauvreté, et ses thèmes connexes que sont la lutte contre la corruption et la primauté du droit, constituent un défi pour tout un chacun, en particulier à un moment où, faute de voir l’histoire prendre fin ou le dernier homme apparaître, nous sommes en train de célébrer, non sans une certaine arrogance, le triomphe incontestable de la démocratie et de la société libérale. L’Afrique ne peut croiser les bras et décrier les injustices de la mondialisation, tout comme si les fruits en étaient trop amers. Ces récriminations et jérémiades ne contribueraient nullement à changer le cours de l’histoire. L’Afrique devrait faire sienne l’invocation populaire connue:

  • Seigneur, accordez-moi la sérénité nécessaire
  • Pour accepter ce que je ne puis changer,
  • Le courage de changer ce que je puis,
  • Et la sagesse nécessaire pour distinguer les deux.

Commentaires des participants

  • Au cours des dix dernières années, les pays africains ont réalisé des avancées en matière de stabilité macroéconomique, bien que celles-ci soient souvent allées de pair avec la stagnation ou une croissance négative du secteur réel. Aussi une refonte des politiques actuelles s’impose-t-elle. Celle-ci devrait accorder la priorité aux mesures susceptibles de favoriser la transformation structurelle et l’allègement des contraintes à la production.
  • Afin de promouvoir le développement et l’allègement de la pauvreté au cours de la nouvelle décennie, il faudrait poursuivre et approfondir les réformes macroéconomiques, tout en accordant, dans la mesure du possible, la priorité à la création d’emplois et à la promotion des petites entreprises.
  • Le programme de l’IMA pour 2000 ressemble, à s’y méprendre, à une copie de ceux de la Banque mondiale, du FMI et de la BAD. L’IMA devrait résister à la tentation d’être un simple appendice de ses pères fondateurs. Il devrait plutôt s’attacher à forger sa propre identité en tant qu’institution multilatérale unique en Afrique et revendiquer l’appropriation de ses cours, par l’élaboration de stratégies novatrices de renforcement et de maintien des capacités sur le continent.
  • Le programme futur de l’IMA devrait mettre davantage l’accent sur les thèmes micro-économiques et les projets dans le secteur réel, car c’est à ce niveau que l’Afrique est confrontée à l’heure actuelle aux problèmes de capacités les plus épineux. A cet égard, il serait souhaitable de mettre au point et d’exécuter de façon judicieuse une mise en réseau en collaboration avec les institutions pertinentes existantes sur le continent.
  • Compte tenu des besoins de formation de l’Afrique, le chiffre d’environ 400 stagiaires pour l’IMA en 2000 est insuffisant. Il doit être revu à la hausse. L’IMA doit collaborer avec les instituts nationaux et sousrégionaux qui assurent la formation dans le domaine de la gestion macroéconomique. Par conséquent, ses programmes futurs devraient être organisés de façon à compléter ceux des organisations existantes qui concourent au renforcement des capacités. Ainsi, le nombre total des stagiaires de l’IMA serait plus en rapport avec les besoins existants.
  • Compte tenu des différences substantielles de salaires entre l’Afrique et les pays développés, il est difficile de mettre un terme à l’exode des professionnels africains. L’une des solutions à ce problème consisterait à accroître le nombre de participants aux activités de formation en Afrique de façon à atténuer l’incidence de la fuite des cerveaux. Par ailleurs, la recrudescence actuelle de ce phénomène dans les différents instituts africains peut être freinée, dans une certaine mesure, par la modification de la structure organisationnelle et de gestion de ces institutions. L’IMA peut jouer un rôle judicieux à cet égard en organisant des réunions de concertation appropriées avec les responsables exécutifs et les hauts cadres de ces institutions.

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